Changement de vie : mon boulanger est un ancien collègue !

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« Tiens goûtes ça, c’est délicieux, c’est ma belle-sœur qui les fabrique » me dit un de mes amis en me tendant une boîte d’appétissantes mignardises. Je m’interroge, car la dernière fois que j’avais vu sa belle-sœur, elle était contrôleuse de gestion. Après explications, je découvre qu’elle a réalisé un vrai changement de vie, quittant Excel et Power Point pour passer un CAP de confiserie et ouvrir sa propre enseigne. Je repense alors à cet autre couple d’amis qui s’est lancé dans la production et la vente d’articles de maroquinerie. Mais alors, l’artisanat serait le nouvel eldorado des cadres ?

Selon un sondage réalisé en 2017, 86% des cadres pensent à se reconvertir. Le phénomène touche même les plus jeunes : 69% des moins de trente ans font part des mêmes intentions. Tous ne sautent pas le pas, mais une étude de l’Institut Supérieur des Métiers estime que 12% des créateurs de sociétés artisanales sont des cadres reconvertis (environ six mille personnes par an). Comparé aux trois millions de cadre français, délicat de parler de mouvement de masse, mais le phénomène existe.

CHANGEMENT DE VIE : LE MONDE DU CONCRET

Un phénomène qui a ses propres caractéristiques.  En premier lieu, les néo-artisans ciblent des secteurs bien précis : le secteur alimentaire (notamment la boulangerie qui s’est réinventée), les commerces de proximité (caviste, fromager) ou bien encore les métiers de soin et de contact (coaching, professeur de yoga). A l’inverse, le BTP (qui représente pourtant 37% des créations d’entreprise en 2017) ou bien la coiffure sont totalement délaissés par cette population. Qui sait si le boulanger spécialiste des galettes elyséennes n’est pas un Centralien défroqué ou si le patron de la Hütte tyrolienne un ex de la Wirtschaft Universität de Vienne ?

C’est la quête de sens, l’ancrage dans le réel, le fait de vendre des vrais produits à des vrais clients qui les a souvent poussés à sauter le pas. Fini l’organisation matricielle où ils ne voient pas la valeur de leur travail, bienvenue dans le monde du concret.

Nos artisans n’oublient pas d’emmener leurs réflexes issus de leur formation et de leur expérience : le burger servi dans le food truck sera haut de gamme, tandis que les fromages auront tous leur histoire de terroir, voire leur compte Instagram qui permettra de suivre leur affinage. Le geste et le produit sont mis en scène.

Le phénomène serait international : la dernière mode à New-York est à la boucherie haut-de-gamme par d’anciens traders. Dans tous les cas, il est urbain (parisien en France). Ces nouveaux commerçants trouvent leur premier réservoir de clients chez leurs pairs. Votre collègue des ventes vous vante désormais les mérites de son Livarot au lait de foin. Plus le même métier certes, mais toujours des codes communs.

Ce mouvement s’inscrirait donc dans l’envie de l’être humain à se retrouver dans une société plus petite, plus maîtrisée moins globalisée ? Ce serait une façon de re-créer son village, urbain cette fois ?

CHANGEMENT DE VIE : LA DIFFICILE ÉQUATION FINANCIÈRE

Tous sont ravis de leur nouveau métier, ils revivent et ne comptent pas leurs heures. Un bonheur qui n’a pas de prix, car souvent la reconversion s’accompagne d’une baisse significative des revenus : si le salaire moyen d’un cadre de 40 ans est estimé à 5 600 € / mois, celui d’un boulanger ou d’un fromager est entre 55% et 70% inférieur. Et il faut souvent plusieurs années avant de pouvoir se dégager un salaire. L’argent mis de côté les années précédentes, le conjoint resté travailler dans une tour de la Défense ou bien la rupture conventionnelle signée avec l’ancien employeur constituent alors de précieux soutiens.

Les lendemains qui déchantent ? Le recul manque encore et à ce stade il est délicat de dire combien réussissent et combien retournent à la case CAC 40. Et il faut bien avouer que les médias aiment ces belles histoires, ne retenant que les côtés magiques de la décision. Les entreprises prennent néanmoins le phénomène au sérieux. Des «responsables du bonheur» («Chief Happiness Officer») font leur apparition : leur nombre aurait été multiplié par six depuis 2015.

CHANGEMENT DE VIE : LE BONHEUR SERAIT DANS LE CAP ?

Etonnant paradoxe pour un élève de Certificat d’Aptitude Professionnelle (CAP), orienté en sortie de troisième et peu valorisé d’avoir embrassé cette voie, de se retrouver sur les bancs de l’école avec des bac + 5 en quête d’une nouvelle existence. Car à les écouter, leurs aspirations manuelles auraient été brimées par le système éducatif français et sa tendance à orienter les bons élèves vers les classes préparatoires puis les grandes écoles.

Cette vue est néanmoins démagogique. C’est justement ce passé de cadre qui facilite le développement du business. La réussite vient du cumul des statuts. Soyons honnête, le banquier aura une oreille beaucoup plus attentive à votre projet. Donc vous pouvez rassurer vos enfants, l’adage « fais d’abord ton école de commerce » reste d’actualité !!

CHANGEMENT DE VIE : EN QUOI TOUT CELA EST NOUVEAU ?

Le changement de vie a toujours existé. Au tournant des années 20, Jean de Florette passait des écritures à l’agriculture. L’urbain qui plaquait tout pour aller élever des moutons dans le Larzac a également pris une dimension mythique. Le phénomène actuel semble répondre à une autre logique : ces changements ne marquent plus une rupture avec l’économie de marché, un repli loin du monde d’avant. Ils marquent d’avantage une impatience : celle de ne pas avoir, dès ses premières années de travail atteint l’épanouissement et le bonheur, ces sésames absolus de notre décennie.

Jacques Sempé avait excellement croqué ce mouvement continu, lorsqu’il mettait en scène un homme d’affaire écrasé sous les responsabilités, se retirant dans sa maison de campagne pour cultiver son potager et jouir d’une vie simple. Mais bien vite le lopin de terre devient immense et la dernière image montre notre homme attablé devant trois téléphones, le cendrier débordant de mégots (on fumait beaucoup à cette époque), de nouveau écrasé par le monde des affaires dans lequel il n’a pu s’empêcher de replonger.

Finalement, le bicorne et l’épée des Polytechniciens ne sont pas encore menacés par la toque et la truelle !

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