L’émergence d’un moteur de recherche alternatif à Google est-elle possible? (Qwant, Ecosia…)

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L’autre jour en regardant la télé, je tombe sur cette pub de Qwant. Je la trouve réussie et impactante. Le moteur de recherche français y attaque de manière à peine dissimulée les pratiques de Google en matière de collecte des données personnelles. La pub se termine par le slogan “Qwant le moteur de recherche qui respecte votre vie privée“, une promesse qui n’est pas sans rappeler celle des assistants vocaux Snips auxquels nous consacrions un article en début d’été. De son côté, l’Allemand Ecosia est lui le “moteur écolo qui plante des arbres“. Alors dans un marché ultra-dominé par Google avec 90% de part de marché, l’émergence d’un moteur de recherche alternatif européen est-elle possible? Les pouvoirs publics aimeraient y croire et apportent un soutien appuyé mais controversé à Qwant. Google lui n’est pas prêt à se laisser faire.

 

Moteurs de recherche : la domination mondiale de Google

Souvenez-vous Altavista, Lycos, voila.fr et même Yahoo. L’histoire du Web est peuplée de cadavres de moteurs de recherche victimes d’un unique serial killer baptisé Google. Google est un moteur de recherche extraordinaire, d’une pertinence remarquable qui personnalise les réponses qu’il vous fait. C’est aussi un formidable aspirateur de données personnelles ce qui lui permet de vendre de la publicité micro-ciblée.

La part de marché mondiale de Google dans les moteurs de recherche est de l’ordre de 90%. Seule exception notable : la Chine d’où Google s’est retirée en 2010. Le marché y est dominé par le chinois Baidu. Loin derrière, le numéro 2 du marché est Bing le moteur de recherche de Microsoft devant Yahoo. On trouve également quelques acteurs locaux leaders sur leurs marchés nationaux comme le Russe Yandex et le Coréen Naver.

Il existe également une multitude de méta-moteurs qui ont leur propre interface de saisie des requêtes mais donnent des résultats issus d’autres moteurs. C’est notamment le cas du méta-moteur américain DuckDuckGo qui agglomère les résultats de plus de 400 sources dont notamment Bing, Yahoo! ou encore Wikipedia et qui revendique une posture éthique. Côté européen, deux noms émergent : l’Allemand Ecosia et le Français Qwant.

Le risque de perte de souveraineté numérique face aux GAFAM américaines

Cette position dominante de Google sur le marché de la recherche sur Internet (Youtube appartient également à Google) n’est pas sans poser quelques problèmes. La commission européenne a d’ailleurs infligé à la firme américaine 3 amendes consécutives pour abus de position dominante pour un montant de plus de 8 milliards d’€ au cours des 2 dernières années.

L’utilisation des données personnelles par Google pose bien entendu des questions pointées la publicité de Qwant et notamment le respect de la vie privée. Je ne m’étendrai pas sur ce sujet bien connu et illustré par la célèbre vidéo datant de 2013 de Dave le Voyant “numérique”.  Mais cette problématique d’utilisation et de confidentialité des datas va bien au-delà des problématiques de liberté individuelle. Elle revêt également un caractère stratégique et géopolitique.

Inventé par Pierre Bellanger en 2011, le concept de souveraineté numérique traduit cette réalité. Il déclarait alors à ce propos : « Pas de souveraineté nationale sans souveraineté numérique. L’Internet est un réseau mondial sous contrôle des États-Unis. Les entreprises américaines y sont le plus souvent dominantes. La dépendance et le transfert de valeur occasionnés par ce déséquilibre doivent amener les pouvoirs publics à mettre en œuvre une politique industrielle de l’Internet. » 

Chaque année qui passe depuis lors ne fait que confirmer l’acuité de ce diagnostic conforté par le nationalisme économique de Donald Trump. L’adoption du Cloud Act en 2018 (Clarifying Lawful Overseas Use of Data Act) marque de ce point de vue une étape importante. Cette loi permet aux autorités américaines de contraindre opérateurs et fournisseurs de services en ligne américains à fournir les données stockées sur leurs serveurs, qu’ils soient situés aux États-Unis ou dans des pays étrangers. L’extra-territorialité de cette mesure pose bien entendu de gros problèmes en termes de souveraineté.

Les pouvoirs publics en quête d’un moteur de recherche alternatif européen

Avoir un moteur de recherche alternatif à Google français ou européen apparaît vite aux pouvoir publics une nécessité. Mais comment faire quand Google est autant plébiscité par les Français au quotidien et possède une telle avance technologique. Il fallait un Astérix près à relever le défi face aux Romains.

C’est dans ce contexte que naît Qwant en 2013. Le moteur de recherche se positionne d’emblée sur le respect de l’anonymat de ses utilisateurs. Les débuts sont un peu chaotiques avec déjà une controverse surs sa dépendance vis-à-vis de Microsoft et son moteur Bing. Malgré cela, le moteur de recherche prend petit à petit son envol.

Qwant devient le moteur de recherche alternatif français “chouchou” des pouvoirs publics

Tout le monde a envie d’y croire. Il faut dire que ce projet de moteur de recherche européen au capital franco-allemand est tellement séduisant. En 2015, Emmanuel Macron alors Ministre de l’économie salue la sortie de la nouvelle version de Qwant qualifiant l’entreprise sur Twitter de  “Google français en marche”. Le coup de pub est fantastique pour l’entreprise.

Depuis Qwant a pu compter sur un soutien continu des pouvoirs publics. La start-up obtient en 2015 un prêt bonifié de 25 millions d’€ de la BEI (banque européenne d’investissement). La Caisse des dépôts participe ensuite à hauteur de 15 millions d’€ à la levée de fonds du moteur de recherche en 2017 prenant 20% du capital de Qwant.

Qwant bientôt moteur de recherche par défaut sur les postes des fonctionnaires

Début mai, Cédric O, Secrétaire d’État au numérique fait une annonce fracassante lors du salon Viva Tech. Il indique que Qwant sera bientôt installé comme moteur de recherche par défaut sur les ordinateurs des 2.5 millions de fonctionnaires. Aucun appel d’offres n’a été nécessaire faute de concurrent répondant aux prérequis du référentiel général de sécurité établi par l’Anssi (Agence nationale de sécurité et de sûreté des systèmes de l’information). On peut parler de volontarisme politique!!!

Au même moment, Qwant annonce un accord stratégique avec Microsoft prévoyant l’utilisation par Qwant de l’infrastructure Cloud Azure de Microsoft pour gérer son outil de recherche. Cet accord répond à une véritable problématique de la société. Qwant avait réellement besoin d’une infrastructure plus solide que celle utilisée jusqu’à présent. Mais il fait grincer des dents. Comment porter l’étendard de la souveraineté numérique quand on est de fait dépendant de Microsoft. L’état aurait préféré un accord avec OVH l’acteur français du cloud mais techniquement l’opérateur français n’était pas prêt comme l’explique Tristan Nitot l’un des dirigeants de Qwant sur son blog à l’occasion de Vivatech.

Le moteur de recherche français qui respecte la vie privée prêt au décollage?

C’est dans ce contexte qu’Eric Léandri le PDG de Qwant  se présente  en juin devant la commission d’enquête sur la souveraineté numérique du Sénat. Son audition est passionnante. Je vous invite à la regarder. L’homme est indiscutablement à l’aise et sa communication bien rodée. Il explique de manière pédagogique comment fonctionne un moteur de recherche : des robots crawler à l’index en passant par les algorithmes de tri pour le ranking. Ensuite il détaille pourquoi l’Europe a impérativement besoin d’un moteur de recherche alternatif pour garantir sa souveraineté numérique. Il termine en expliquant en quoi Qwant est aujourd’hui la seule option disponible sur le marché. Si on souhaite la souveraineté numérique, il faut donc soutenir Qwant. CQFD. Brillant!

Tous les feux semblent alors au vert pour un véritable décollage de Qwant. C’était avant l’ouragan médiatique qui s’est abattu sur l’entreprise cet été.

Qwant lourdement attaqué dans les médias tout l’été

Coup sur coup, la Lettre A, le Figaro et Médiapart (des médias qu’on ne peut soupçonner de connivence idéologique) ont publié ces dernières semaines des articles au vitriol sur Qwant. Les accusations sont lourdes et multiples. Elles portent d’abord sur la gestion de l’entreprise. Salaires élevés, objectifs de chiffre d’affaires non atteints, climat social délétère, le tout se traduisant par une perte cumulée de 25 millions d’€ en 3 ans.

Mais les attaques les plus sévères portent sur le savoir-faire technique de Qwant. Le site Web NextInpact (média informatique tendance geek) publie début août une enquête approfondie sur les résultats donnés par le moteur de recherche. Le constat est sévère. De nombreuses pages remontées par l’index de Qwant n’ont pas été mises à jour depuis 2017. Les pages fraîches remontées par Qwant proviendraient-elles essentiellement de Bing Microsoft?

Qwant se défend mais sa réputation est écornée

Embarassée, Qwant répond à cette enquête. L’entreprise admet l’existence de nombreux bugs ” La bourde d’où découlent tous nos problèmes, c’est qu’au moment d’une bascule vers une nouvelle techno, nous avons fait une erreur d’adressage qui a en quelque sorte « rebranché » un index de 2017 mis en sommeil, ce qui a pollué le cache.”  Comprenne qui pourra!!!

Mais l’entreprise en relativise la portée : “nous regrettons seulement que les conclusions de l’article de Nextinpact laissent entendre que Qwant ment à ses utilisateurs et ne développe pas son index, alors que c’est un investissement fondamental que nous faisons pour garantir l’existence d’un moteur de recherche européen, maître de ses résultats.”

Eric Léandri en cette rentrée se défend bec et ongle dans les média et parle de tentatives de déstabilisation : “depuis que nous prenons des parts de marché et encore plus depuis que l’Administration a annoncé son passage sur Qwant, nous avons droit à tout.” Il ajoute : “si tout cela profite à quelqu’un, c’est à Google. Mais je ne les accuse pas pour autant, je le redis.”

Mais cet épisode laisse des traces. Il a de nouveau semé le doute sur la solidité technique de l’entreprise. Il repose la question de l’indépendance de Qwant vis-à-vis de Microsoft. Les pouvoirs publics ont commandé un audit technique à la Dinsic (Direction interministérielle du numérique et du système d’information et de communication de l’État) préalablement au déploiement massif de Qwant dans l’administration. Du résultat de cet audit en septembre dépendra largement l’avenir du moteur de recherche. Affaire à suivre donc.

 

Encore un long chemin pour un moteur de recherche alternatif

Moteur de recherche Google

Quoiqu’il en soit, le chemin pour un moteur alternatif européen semble encore bien long. Qwant se débat dans des difficultés de réputation malgré son “modeste” budget de 50 millions d’€. Dans le même temps Google investit 6 milliards de dollars en R&D. Le combat semble trop inégal révélant un véritable problème d’échelle et d’ambition des pouvoirs publics tant au niveau français qu’européen. 

Une approche moins frontale par rapport à Google serait-elle plus efficace? C’est ce que nous vous proposerons d’explorer dans un deuxième article consacré au moteur de recherche allemand Ecosia. En attendant, je vais aller voir dans Google Analytics si cet article a du succès!!!!

Mise à jour du 19/09/2019 : Tristan Nitot prend la Direction Générale de Qwant

Qwant annonce aujourd’hui un changement de Directeur Général avec la nomination Tristan Nitot (ex-Mozilla et membre de la CNIL). Cette nomination intervient après les remous rencontrés par la société cet été dont nous parlions dans l’article. Au même moment, Qwant n’a pas été retenu dans l’indice Next 40 des 40 start-ups phare de la French Tech dévoilé par le gouvernement. On ne peut que lui souhaiter beaucoup de succès pour faire passer le moteur de recherche alternatif européen à une nouvelle dimension.

 

 

 

 

 

2 commentaires
  1. CéCédille dit

    QWANT ne fonctionne pas si mal puisqu’il indexe l’article en premier rang en rentrant son titre…
    Passionnante enquête ! Merci !

    1. Ban500 dit

      Merci pour ce commentaire sympathique. J’ai aussi fait le test avec Google et Ecosia / Bing. Tous indexent l’article en 1er rang quand on rentre le titre. Prometteur en termes de trafic à venir!!!

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